Publié: 25/01/2016

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Contraintes potentielles au partage d’idées sur la Permaculture

Gene Fifer à l’Université Cornell a écrit en réponse à l’article de Brad Ward sur la permaculture dans EDN 129.

« J’ai apprécié votre article de bulletin d’information sur la permaculture. Je fus stagiaire en permaculture/cultures arboricoles à la New Alchemy Institute en 1983 sous la direction de John Quinney, un permaculturaliste de Nouvelle-Zélande. J’ai essayé d’apporter cette perspective au développement agricole aussi, plus récemment, au Tchad avec le Comité central mennonite. Il y a quelques difficultés à essayer d’apporter cette philosophie aux pays en développement et j’ai pensé partager mes réflexions.

« Les Australiens et les Kiwis [Néo-Zélandais] qui ont commencé la permaculture étaient très individualistes et [étaient issus] de cultures qui avaient de solides institutions en termes de régimes fonciers et de droits de propriété. Ces gens-là étaient pleinement dans la culture alternative /hippie du « retour-à-la-terre parce que la civilisation va s’éffondrer ». Ils avaient également eu une vaste étendue de brousse pour s’y installer. Ceci est l’une des raisons pour lesquelles tant de premiers concepteurs avaient de grands sites sous le contrôle de juste une personne. Ils n’avaient pas à passer par un processus de conception au niveau du village ou de la communauté qui aurait necessité de très fortes capacités de recherche de consensus ou la permission des chefs ou propriétaires pour modifer le paysage.

« Ils n’avaient pas non plus besoin de travailler dans des zones de conflit ou dans des zones où le vol et la corruption étaient fréquents. Par exemple, au Cambodge, il y avait un grand problème d’escargots dans les rizières que les canards auraient pu résoudre, mais les canards, étant de bonnes sources de protéines, auraient été volés ou consommés, et cela aurait été une nette perte pour l’agriculteur. Souvent, les cultures sont un peu retirées de l’endroit où les gens vivent parce qu’ils ont dû regrouper leurs logements pour la sécurité nocturne. Cela rend tous les « investissements » sur les terres très vulnérables.

« La plupart des innovations agricoles qui seront adoptées par les petits exploitants pauvres doivent montrer un rendement monétaire assez rapidement. Faire appel aux gens pour qu’ils aient un sens de l’écologie, de l’équité intergénérationnelle, ou de la préservation de la création ne motive pas. Plusieurs agents de développement occidentaux estiment que faire appel à une sorte de gestion agraire trouvera écho auprès des gens qui sont « proches de la terre » et « en contact avec la nature », mais je n’ai pas pu en vérifier la véracité.

« L’écologie et la dynamique des ressources en permaculture sont très scientifiques et font appel à des gens d’origine occidentale, quoiqu’ayant une formation alternative et scientifique. Les gens dans les villages ont tendance à ne pas comprendre ou croire la science très élémentaire, notamment la nutrition, la santé publique, la médecine ou l’économie, et pas seulement les sciences agricoles. Donc, lancer des appels qui expliquent des principes et de la philosophie tend à désorienter les gens. Voilà pourquoi il vaut mieux montrer que d’expliquer.

« J’apprécié vos piliers éthiques alternatifs de: 1) aimer activement les porteurs de l’image de Dieu; 2) gérer avec diligence la création de Dieu; et 3) vivre béatement et partager joyeusement la provision de Dieu. Que Dieu bénisse votre œuvre, et j’espère en savoir plus sur vos expériences ».

Brad Ward a répondu comme suit: « J’apprécie grandement vos commentaires, points de vue, ainsi que votre gentillesse. Vous avez mis en évidence quelques points vraiment excellents, notamment en ce qui concerne les filtres à travers lesquels le concept de la permaculture a été organisé au départ et les faiblesses continuelles de « développement » (dans ce cas le développement de la permaculture) qui est importé à travers le paradigme occidental dominant qui croit qu’il sait ce qui est mieux.

« À mon avis, elle est exacte, votre observation selon laquelle les innovations doivent démontrer des retombées économiques à court terme pour que les petits exploitants se sentent intéressés. Il est trop facile pour quelqu’un qui n’a aucune expérience de l’insécurité alimentaire chronique (et toutes les autres manifestations de la pauvreté matérielle) de concentrer toute sa préoccupation sur le pilier éthique du « soin de la terre ». Quand je pense à votre commentaire au sujet du natif « proche de la terre /en contact avec la nature », en fait je me sens frémir en me rappelant le nombre de fois que j’ai utilisé cette superposition dans ma façon de penser aux petits exploitants. Collée au bas de mon écran d’ordinateur, juste à côté d’un petit bout de papier avec ma version des piliers éthiques de la permaculture, est la citation bien connue «Va vers le peuple, vis parmi eux, apprends d’eux, aime-les. Commence avec ce qu’ils savent, construis sur ce qu’ils ont ». J’aime cette citation comme un rappel des priorités. Je ne l’aime pas parce qu’elle utilise les mots « eux », « ils » et « les ». Je me rends compte que la naïveté à vouloir la chose du nous/eux ne faisait pas partie de la réalité humaine. En ce qui concerne le manque de compréhension par les gens du village local des mécanismes de la science que nous prenons pour acquis, cela n’a pas été mon expérience en Amérique centrale. Les gens que je connaissais se ralliaient à la notion de cause-effet et aimaient apprendre comment les choses fonctionnent. Merci d’avoir élargi mon point de vue à cet égard.

« En pensant à la façon dont la permaculture a jusqu’ici réussi dans un contexte presqu’entièrement occidental /individuel, je me demande comment les pratiquants qui croient en l’utilité des outils de conception, et en leur applicabilité dans toute situation, peuvent acquérir des compétences pour présenter le «système de conception» d’une manière qui lui permette d’être absorbé, ré-imaginé et, finalement, apprécié par des gens dont les normes culturelles et sociétales ont évolué de manière très différente. Peut-être que c’est là la prochaine frontière pour le développement de la boîte à outils de la permaculture ».  

Attention à la noix inca

Abram Bicksler, directeur du Centre d’impact de ECHO en Thaïlande, a écrit en réponse à l’article sur la noix inca dans EDN 129. « L’article sur la noix inca fait un bon travail en mettant en évidence cette culture et certaines de ses potentialités. Je pourrais ajouter quelques avertissements au sujet de son adoption généralisée ici en Asie. Nous avons vu comment elle est rapidement passée d’une plante de culture prometteuse à une plante de monocultures surestimée! Les gens (les agents de vulgarisation agricole, les praticiens du développement, les agriculteurs, etc.) en deviennent fous par ici; elle a l’odeur d’une autre monoculture de jatropha, du palmier à huile, d’hévéa ou du palmier dattier, « un système qui vous permettra de devenir riche rapidement ». Elle peut en fait être une bonne alternative pour le palmier à huile (avez-vous vu les nouvelles sur ce « crime contre l’humanité », quand l’Indonésie a abattu et mis le feu à d’inombrables kilomètres carrés de forêt tropicale pour planter des monocultures de palmiers à huile?), mais pas si elle vient comme une autre monoculture qui conduit à la déforestation, à la dépendance vis-à-vis des pesticides, à la marchandisation et à la volatilité du marché, qui ne sont jamais bonnes pour les petits exploitants.

« En outre, en plus d’un grand nombre de défrichement pour planter la noix inca au Laos et au Cambodge, nous voyons beaucoup de poteaux de bois utilisé pour soutenir les plantes car ce sont des vignes qui nécessitent un treillage. Cela accélère la déforestation, car le Cambodge est également en train d’expérimenter la production accrue du poivre noir dans le nord-est autrefois boisé. Le gliricidia pourrait servir comme un bon poteau vivant, mais je pense que les petits producteurs choisissent les bois durs au détriment du gliricidia en raison de problèmes de gestion des arbres vivants.

« L’engoument pour la noix inca est tellement exagéré que nous avons commencé à dissuader les gens d’y penser, en raison de la mentalité apparemment endémique de la « prochaine grande culture ». Si nous suggérons l’utilisation de cette plante, nous en faisons la promotion non pas comme une monoculture, mais pour la consommation domestique (pour aider une famille à compenser les besoins d’huile de cuisson) dans un environnement de polyculture, où elle peut utiliser la végétation existante et peut être une belle culture périphérique. La noix inca semble trouver une grande niche dans une clairière ou sur les bords d’un champ ».