Par: Rick Burnette
Publié: 18/10/2016


EDN 133 Figure 6

Figure 6. Mûrier à papier, avec une vue rapprochée du feuillage et de l'écorce. Photo: Rick Burnette

Dans la cour du centre artisanal de Bo Sang, à la périphérie de Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande, des parapluies et des parasols fraîchement peints en couleurs vives sont alignés pour séchage au soleil. Ces produits sont fabriqués à partir du papier sa; des feuilles fibreuses produites à partir de l'écorce interne du mûrier à papier indigène (Broussonetia papyrifera (L.) Vent; Figure 6).

Environ 80 kilomètres au nord de Bo Sang, une vieille dame de l’ethnie Karen cueille des feuilles tendres de mûrier à papier dans un petit bosquet au bord de son village (Figure 7). Les feuilles seront cuites dans une grande casserole sur un feu ouvert et données en nourriture à ses cochons.

Aux États-Unis, par l'entremise d'un forum sur Internet, des fureteurs débattent sur les mérites des fruits comestibles produits par des mûriers à papier naturalisés dans leurs quartiers. Pendant ce temps, les habitants d'Islamabad sont en train de se remettre des allergies printanières résultant en grande partie du pollen produit par des centaines de milliers de mûriers à papier sauvages. Le nombre de pollen dans la capitale pakistanaise dépasse 50 000 particules par mètre cube, comparativement au niveau de 9 000 qui est considéré comme grave aux États-Unis.

EDN 133 Figure 7

Figure 7. Récolte de feuilles de mûrier à papier.
Photo: Rick Burnette

Le mûrier à papier est originaire de la Chine, du Japon, de la Corée, du Laos, du Cambodge, de la Thaïlande, de la Birmanie et de l'Assam (Inde), mais est largement cultivé ailleurs en Asie et dans le Pacifique. Il a également été naturalisé dans certaines parties du sud de l'Europe et des Etats-Unis (Kew 2016). Selon le Centre mondial d’agroforesterie, le mûrier à papier préfère un climat de mousson subhumide, chaud et subtropical, comme celui que l'on trouve dans certaines parties du sud-est asiatique et du nord-est de l'Inde. Dans les régions tempérées comme l'Amérique du Nord, sa croissance n'est pas aussi vigoureuse.

Utilisations du mûrier à papier

Dans une grande partie de la région de l'Asie et du Pacifique, le mûrier à papier est considéré comme un atout offrant une large gamme de produits et de services qui comprennent:

La fibre

La fibre de l'écorce de la plante est souvent utilisée pour le cordage. En Polynésie, l'écorce est transformée en tissu de tapa; des bandes d'écorce interne - connues sous le nom de liber - sont retirées de l'écorce extérieure, lavées et pilées en plaques multicouches. Les tapas finis sont traditionnellement peints et imprimés avec des motifs décoratifs (Whistler et Elevitch 2006).

Dans certaines parties de la Thaïlande, du Laos et des régions avoisinantes, le papier sa est également fabriqué à partir d'écorces récoltées d'arbres sauvages et d’arbres plantés. Fahrney et al. (2007) décrivent comment des bandes d'écorce sont enlevées des arbres, et l'écorce externe séparée et jetée. Après le séchage, l'écorce intérieure est bouillie avec de la cendre de bois jusqu'à ce qu'elle soit molle. La bouillie de fibres résultante est versée dans des cadres en bois supportant des tamis à mailles qui capturent la fibre d'écorce interne et permettent au liquide en excès de s'écouler. Les cadres et le contenu sont séchés au soleil après quoi les feuilles de papier résultantes sont retirées et empaquetées pour utilisation.

Le fourrage

Les feuilles de mûrier ont un niveau significatif de protéines – jusqu'à 20 pour cent sur la base de la matière sèche –  ce qui en fait une bonne source de fourrage (Amnat et al. 2001). En Asie du sud-est, le bétail et le buffle d'eau broutent le feuillage tandis que les feuilles bouillies sont données en nourriture aux cochons. Certains agriculteurs auraient donné les feuilles fraîches aux carpes et aux tilapias dans leurs étangs de poissons (Fahrney et al. 2007).

Bois

Le bois du mûrier à papier est léger, doux et fragile, de couleur blanc grisâtre avec un grain uniforme et droit. Selon le Centre mondial d’agroforesterie (Orwa et al. 2009), le bois sert principalement à la fabrication de meubles bon marché, de bâtons d'allumettes, de caisses d'emballage, de boîtes, de contreplaqués, de planches de construction, d'équipement de sport et de crayons. Jusqu'à sa mort en début 2016, Boyd Pridmore de Lakeland en Floride, a fait la promotion du bois fort et léger du mûrier à papier naturalisé, qu’il désignait comme le bois de balsa de la Floride.

La nourriture

Le fruit globulaire et orange vif du mûrier à papier est comestible et doux. En Indonésie, on consomme les pousses des feuilles tendres cuites à la vapeur  (Whistler et Elevitch 2006).

Le médicament

Le mûrier à papier est utilisé comme médicament traditionnel dans le Pacifique et la Chine; les propriétés médicinales de la plante sont décrites comme «astringentes, diurétiques, toniques, vulnéraire». Le jus de ses feuilles a des qualités diaphorétiques (provoquant la transpiration) et laxatives (Orwa et al. 2009).

Autres

Selon Anderson (1993), le peuple Lahu de l'Asie du sud-est et du sud-ouest de la Chine utilisent les feuilles rugueuses du mûrier à papier comme papier de verre. Les feuilles auraient également des propriétés pesticides et antifongiques (Orwa et al. 2009). 

Avantages environnementaux et agricoles

Le mûrier à papier offre une protection contre l'érosion des sols sur les sites perturbés en fournissant une couverture d'arbre. Il permet également l’enrichissement du sol et offre une litière de feuilles pour combattre les mauvaises herbes (Orwa et al. 2009). 

L’établissement

Le mûrier à papier pousse mieux dans les sites ayant une exposition significative au soleil et avec des limons sablonneux humides et bien drainés, et des sols légers.

Whistler et Elevitch (2006) indiquent que les pousses de racine (rejets), des portions de racines emmêlées ou de boutures de tiges sont utilisées pour la multiplication. Les pousses de racine sont généralement considérées comme la meilleure option de multiplication. Utilisez un couteau tranchant pour récolter les pousses lorsqu'elles sont à 30-45 cm (12-18 po) de hauteur, de sorte à conserver les racines pivotantes telles quelles. On peut laisser « durcir » les pousses récoltées sur place pendant un mois avant de les repiquer dans des pots ou de les planter directement dans le champ. Les pousses préparées peuvent être plantées à une distance d'environ 80 cm (2,7 pi) dans des rangées séparées de 1,2-1,8 m (4-6 pi).

Fahrney et al. (2007) décrivent comment le mûrier à papier et le teck (Tectona grandis) sont plantés dans les rizières des hautes terres du nord du Laos cultivées par rotation en vue de la préparation de jachères améliorées à long terme. L'espacement du mûrier à papier et du teck est d'au moins 3 m sur 3 m, de sorte que la production de riz pluvial intercalaire reste possible pendant quelques années jusqu'à ce que les champs soient mis en jachère  (Fahrney et al. 2007). 

La gestion des arbres et leur durée de vie

Whistler et Elevitch (2006) indiquent que, si la production d'écorce peut commencer dans les six mois qui suivent l'établissement, il faut habituellement de 12 à 18 mois pour que les arbres atteignent la hauteur idéale pour la récolte, qui est de 3 à 4 m. Selon Fahrney et al. (2007), les agriculteurs laotiens estiment que le diamètre minimal de la tige pour la récolte est «entre l'épaisseur d'un pouce et un manche» ou environ 2 à 4 cm (0,79 à 1,58 po). Alors que les premiers troncs de taille appropriée sont utilisés lors de la première récolte, les tiges secondaires seront utilisées lors des prochaines récoltes.

Les tiges coupées sont habituellement débarrassées des branches latérales pour s’assurer d’avoir une tige propre et droite, exempte de branches latérales. Cela permet de s'assurer que le tissu tapa n’aura pas de gros trous (Whistler et Elevitch 2006).

Dans les climats chauds et subhumides, les mûriers à papier gardent leurs feuilles la plupart de l'année (ils perdent leurs feuilles pendant seulement un à trois mois). En conséquence, les feuilles peuvent être récoltées pour le fourrage ou le fumier vert presque toute l'année (Orwa et al. 2009). 

Fahrney et al. (2007) n’ont pas pu déterminer pendant combien de temps les mûriers à papier dans les jachères de riz des hautes terres du Laos restent productifs. Cependant, Whistler et Elevitch (2006) affirment que les arbres dans le Pacifique peuvent se développer pendant de nombreuses décennies.

Caractère invasif

Le mûrier à papier est dioïque, avec des fleurs mâles et femelles produites sur des plantes séparées. En dehors de son aire de répartition d’origine, si les plantes mâles et femelles sont présents, le mûrier à papier peut être envahissant, car les oiseaux consomment les fruits des plantes «femelles» et en répandent les graines. Dans l'État australien de Queensland, le ministère de l'Agriculture, des Pêches et de la Forêt note que le mûrier à papier est devenu peu naturalisé. Préoccupés par le fait que la plante se développera en un problème important dans les zones côtières, subcôtières et subtropicales, les responsables le considèrent comme une espèce « à haut risque » et recommandent de couper les arbres.

Selon Kew Royal Botanic Gardens (2016), le mûrier à papier est également devenu naturalisé aux États-Unis et dans le sud de l'Europe. Aux États-Unis, la plante a été introduite pour la première fois comme arbre à ombrage à croissance rapide (MacDonald et al. 2008). Le mûrier à papier s'établit dans des habitats ouverts, tels que les forêts et les bords des champs, et on le trouve de l'Illinois au Massachusetts, jusqu’en Floride au sud et jusqu’au Texas à l'ouest. Les autorités agricoles en Floride sont préoccupées par sa propagation partout dans l'Etat. Bien qu'il ne semble pas encore avoir modifié les communautés végétales de la Floride, le mûrier à papier s’est sensiblement multiplié. En conséquence, les responsables fédéraux recommandent que l'arbre ne soit pas planté en Floride et que les plantes existantes soient physiquement arrachées ou contrôlées dans les paysages par des méthodes chimiques

À l'échelle internationale, le mûrier à papier est reconnu comme une mauvaise herbe envahissante dans plus d'une douzaine de pays (Swearingen et al. 2010), y compris le Pakistan, l'Argentine et l'Ouganda. En Afrique de l'Ouest, Kyereh et al. (2014) indiquent que depuis que le mûrier à papier a été introduit au Ghana en 1969, il est depuis en deuxième position juste  après Chromolaena odorata (Weam de siam) en tant qu'espèce envahissante; on le trouve surtout dans les forêts perturbées et dans d'autres sites ouverts. En partie à cause du potentiel invasif du mûrier à papier, la banque de semences de ECHO basée en Floride n'offre pas de semences de cette espèce..

Curieusement, dans les îles du Pacifique, la plante n'est apparemment pas envahissante, car tous les arbres sont des clones mâles (aucune explication n'a été donnée sur comment on en est arrivé là). Dans cette région, le mûrier à papier est multiplié par voie végétative avec des boutures. L'arbre se propage aussi lentement par des drageons faciles à contrôler (Whistler et Elevitch 2006).

Conclusion

Dans une grande partie de l'Asie et du Pacifique, le mûrier à papier sert à fabriquer de bonnes fibres, comme fourrage, nourriture et comme ressources ligneuses. Il stabilise et améliore aussi le sol sur les sites perturbés. Cependant, son envahissement combiné avec les cas de production excessive de pollen font qu’il n’est pas apte à être introduit. En conséquence, il peut y avoir seulement quelques options liées à l'introduction et à l'utilisation du mûrier à papier:

  • Limitez l'utilisation du mûrier à papier à son aire de répartition naturelle.
  • En dehors de son aire de répartition naturelle, réduisez ou exterminez l'arbre (particulièrement les plantes femelles porteuses de fruits) partout où il est perçu comme étant envahissant.
  • Si le mûrier à papier doit être planté en dehors de son aire de répartition naturelle, utilisez le modèle de l'île du Pacifique, avec la multiplication par voie végétative (clonage) et l’établissement effectué uniquement avec de la matière végétale (c'est-à-dire des pousses de racine) de plantes mâles.

Si vous envisagez l'établissement et l'utilisation du mûrier à papier, assurez-vous de mener une analyse documentaire sur les recommandations officielles et les lois concernant l’espèce. En outre, comme cela est fait dans cet article, faites une analyse documentaire pour découvrir les expériences et les connaissances d’autres personnes. Comme toujours, en envisageant l'introduction d'une nouvelle culture, pesez soigneusement les avantages connus contre les éventuelles responsabilités. 

References

Amnat, J., V. Haruthaithanasan et K. Sriroth. 2001. ST2B-2-2: Potential Use of Paper Mulberry Leaves for Silage Production. In: The Research Project for Higher Utilization of Forestry and Agricultural Plant Materials in Thailand [Le Projet de recherche pour une utilisation plus importante des ressources forestières et des matières végétales en Thaïlande HUFA)] 1996-2001. Bangkok: Kasetsart Agricultural and Agro-Industrial Product Improvement Institute, Mahāwitthayālai Kasētsāt, Japan International Co-operation Agency.

Anderson, E.F. 1993. Plants and People of the Golden Triangle: Ethnobotany of the Hill Tribes of Northern Thailand (Plantes et peuple du triangle d'or: Ethnobotanique des tribus de la colline du nord de la Thaïlande). Portland, Oregon: Dioscorides Press.

Fahrney, K., O Boonaphol, B. Keoboualapha et S. Maniphone. 2007. Indigenous Management of Paper Mulberry in Swidden Rice Field and Fallows in Northern Lao P.D.R. In: Voices from the Forest: Integrating Indigenous Knowledge into Sustainable Upland Farming. (Gestion indigène du mûrier à papier dans les systèmes de riziculture sur brûlis et de jachères dans le nord du Laos P.D.R.) In: Dans: Les voix de la forêt: Intégrer les connaissances autochtones à l'agriculture durable en montagne. Washington, D.C .: Ressources pour l'avenir.

Kew Royal Botanic Gardens. 2016. Broussonetia papyrifera ((mûrier à papier). Kew Science. http://www.kew.org/science-conservation/plants-fungi/broussonetia-papyrifera-paper-mulberry.

Kyereh B., V.K. Agyeman et I.K. Abebrese. 2014. Ecological Characteristics That Enhance Broussonetia papyrifera’s Invasion in a Semideciduous Forest in Ghana (Les caractéristiques écologiques qui améliorent l'invasion de Broussonetia papyrifera dans une forêt semi-décidue au Ghana). Journal of Ecosystems vol 2014, Article ID 270196.

Hayfever sufferers, be warned — avoid at all costs the allergy capital of the world (Personnes souffrant de rhume des foins, soyez avertis - évitez à tout prix le capital de l'allergie du monde). PRI’s The World. Produced by Bradley Campbell, May 1, 2014.

MacDonald G., B. Sellers, K. Langeland, T. Duperron-Bond et E. Ketterer-Guest. 2008. Broussonetia papyrifera, Invasive Species Management Plans for Florida, (Plans de lutte contre les espèces envahissantes en Floride), Université de Floride, Extension IFAS, Circulaire 1529. Gainesville, Floride. 

Pridmore, B. 2015. Flabalsawood Trees, document non publié.

Orwa C., A. Mutua, R. Kindt., R. Jamnadass, et A. Simons. 2009. Broussonetia papyrifera. Agroforestree Database: A tree reference and selection guide version 4.0. (Base de données d’agroforesterie: Guide de référence et de sélection d'arbres version 4.0). Centre mondial d’agroforesterie au Kenya.

Swearingen, J., B. Slattery, K. Reshetiloff et S. Zwicker. 2010. Plant Invaders of Mid-Atlantic Natural Areas, 4th ed (Plantes envahissantes des milieux naturels médio-atlantiques, 4e éd). Washington, DC.: National Park Service and U.S. Fish and Wildlife Service.

Whistler, W.A. et C.R. Elevitch. 2006. Broussonetia papyrifera (paper mulberry), ver. 2.1. In: Elevitch, C.R. (ed.). Species Profiles for Pacific Island Agroforestry (Profils d'espèces pour l'agroforesterie des îles du Pacifique). Permanent Agriculture Resources (PAR), Hōlualoa, Hawai‘i.